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Uploadé le 22, décembre 2018 | by LIDER News

Franc cfa: La France et le colonialisme invisible

Benjamin Moscovici | Deutschlandfunk | 20 décembre 2018
Traduction de Nathalie Yamb (LIDER)


Le colonialisme – une erreur du passé? En Afrique occidentale et centrale, la France continue d’exploiter ses anciennes colonies, notamment grâce à une monnaie qui a cimenté les anciens rapports de force et bloqué le développement économique. Les conséquences sont: pauvreté, conflits et migrations.

Des femmes tenant des enfants par la main se bousculent dans la foule, des adolescents fouillent dans les montagnes de vêtements étendus sur des bâches en plastique dans la rue. Jour de marché à la périphérie de la vieille ville de Dakar. La capitale du Sénégal, ancienne colonie française, est l’un des centres économiques de l’Afrique de l’Ouest. Ces dernières années, une classe moyenne relativement forte s’est formée ici. Mais la plus grande partie du pays continue de vivre dans la pauvreté.

Importer coûte moins cher que produire soi même

Un phénomène qui peut être observé dans de nombreuses régions d’Afrique: les élites urbaines, d’une part; la grande pauvreté à la périphérie de la ville et dans les zones rurales, de l’autre. D’où cela provient-il et pourquoi des décennies d’aide au développement et des milliards de dollars n’ont-ils pas aidé le continent africain à sortir de la pauvreté? Les raisons sont nombreuses. Une des causes principales peut être trouvée ici, au marché à Dakar. Sur les étiquettes des pantalons et des t-shirts figurent des marques et noms bien connus: Zara, H & M, Wrangler et Cie.

L’Afrique de l’Ouest compte parmi les plus importantes régions productrices de coton du monde – il n’existe pourtant guère d’industrie textile locale. Pas même dix pour cent de la production de coton sont transformés sur place. En temps normal, il est moins coûteux d’importer des vêtements usagés d’Europe que de les produire en Afrique de l’Ouest. Comment est-ce possible dans une partie du monde où la main-d’œuvre coûte peu cher?

Quiconque cherche à savoir les raisons de cela, qui veut aller aux sources de la pauvreté dans les anciennes colonies françaises d’Afrique subsaharienne tombe rapidement sur un système économique complexe, un réseau dense de patronages et de dépendances: l’héritage du colonialisme – un système qui profite aux entreprises françaises aussi bien qu’aux dirigeants africains et à leurs clans.

Le pouvoir colonial français profite jusqu’à ce jour

La lettre de l’ancien ministre des finances français, Michel Debré, à son homologue gabonais, datée de juillet 1960, montre combien la France a insisté pour conserver ses anciens privilèges après l’indépendance de ses anciennes colonies. Debré écrit carrément: «Nous vous accordons l’indépendance à condition que l’État, après son indépendance, respecte les accords commerciaux convenus. L’un ne peut pas aller sans l’autre.»

Des accords commerciaux signés en échange de l’indépendance. À ce jour, la France conserve, à travers ces vieux traités, un accès préférentiel aux ressources de ses anciennes colonies. Dans le cas du Gabon, par exemple, l’accord stipule: «La République gabonaise s’engage à fournir à l’armée française des ressources stratégiques et liées à l’armement. L’exportation de ces matières premières vers d’autres pays n’est pas autorisée pour des raisons stratégiques.»

Matières premières bien en dessous des prix du marché mondial

Des traités partiellement identiques ont également été conclus avec toutes les autres anciennes colonies d’Afrique subsaharienne. Dans l’annexe des contrats, il est expliqué quelles sont les matières premières d’importance stratégique: en plus des sources d’énergie classiques telles que le pétrole, le gaz et le charbon, il s’agit des éléments radioactifs comme l’uranium et le thorium, ainsi que le lithium et le béryllium. Et effectivement, la France achète encore des matières premières en Afrique de l’Ouest et centrale, bien en deçà des prix du marché mondial.

Au Niger, par exemple, le groupe industriel public français Orano, anciennement Areva, produit suffisamment d’uranium pour couvrir environ quarante pour cent de la demande française totale, en payant environ un tiers du prix habituel. Le Niger est l’un des pays les plus pauvres du monde. C’est sans doute l’exemple d’exploitation le plus extrême à travers les traités que la France a imposés aux anciennes colonies en échange de leur indépendance. Mais le principe est le même dans tous les pays concernés.

Mamadou Koulibaly a d’abord été ministre des finances de la Côte d’Ivoire, puis, pendant dix ans, président du Parlement. «L’exploitation se présente aujourd’hui sous l’apparence de l’aide au développement», déclare-t-il. L’Occident agit comme s’il répandait généreusement des milliards d’aide sur l’Afrique. «Mais en vérité, tout n’est que façade. En exportant en dessous des prix mondiaux vers la France, nous perdons beaucoup plus que ce que nous récupérons.»

Le franc cfa, outil d’exploitation économique

Mais ce ne sont pas seulement ces anciens traités qui continuent de garantir les avantages économiques et l’influence de la France dans ses anciennes colonies. Le noyau même de la continuité coloniale et du contrôle financier est trop facilement négligé: le franc cfa; le franc pour les « colonies françaises d’Afrique ». Cette monnaie est utilisée par huit pays d’Afrique de l’ouest et six États d’Afrique centrale. Les deux régions ont chacune leur propre banque centrale, mais les monnaies sont toutes les deux liées à l’euro par un taux de change fixe. Au total, 150 millions de personnes utilisent le franc cfa.

«Le franc cfa est toujours présenté comme une monnaie destinée à donner à l’Afrique de l’ouest une stabilité économique», explique la journaliste française spécialiste de l’Afrique, Fanny Pigeaud. Avec l’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla, elle vient de publier un livre sur le franc cfa, dont le titre est: « L’arme invisible de la France ».

«Oui, la banque centrale ouest-africaine, contrainte par des accords avec la France, poursuit une politique monétaire qui maintient l’inflation au minimum. En ce sens, il y a vraiment une certaine stabilité en termes de prix. Cependant, cette stabilité imposée bloque le développement économique des États concernés. Une politique monétaire indépendante est donc impossible. Il y a donc une stabilité, mais une stabilité de la pauvreté. C’est pourquoi les économistes disent depuis des années que le système doit être réformé.»

La France continue d’être au contrôle

La monnaie a été créée en 1945 pour consolider les intérêts de la France dans les colonies. C’était un moyen d’exploitation économique. Selon la spécialiste, cet objectif n’a pas changé à ce jour. L’ex-ministre des finances Mamadou Koulibaly a déclaré: «L’indépendance a accordé la liberté politique aux anciennes colonies, mais elle a maintenu le système d’exploitation coloniale dans son ensemble. L’indépendance n’est qu’une façade.»

Est-ce possible? Le colonialisme au 21ème siècle? En effet, le franc cfa représente un système de contrôle par une puissance étrangère unique au monde. Bien que les mots derrière l’acronyme aient été modifiés après l’indépendance, cfa étant maintenant utilisé en Afrique de l’Ouest pour « communauté financière d’Afrique » et en Afrique centrale pour « coopération financière en Afrique centrale », à ce jour, aucune autre monnaie au monde n’est autant dirigée par l’étranger que le franc cfa.

50% des réserves de change des 14 pays cfa sont stockés en France. L’argent est fabriqué en France, et la France a le droit exclusif d’augmenter ou de dévaluer la devise. Dans chacune des banques centrales de l’Afrique de l’ouest et du centre se trouve un représentant français, doté du droit de veto. Rien ne fonctionne sans la France. Les opérations de change, les taux de change et les réserves monétaires – des choses qui à première vue, peuvent sembler austères, mais qui, lorsque l’on y regarde de plus près, permettent de mieux cerner les origines de la pauvreté, des conflits et des migrations dans les anciennes colonies françaises.

«Le franc CFA est un système de répression financière»

«Je ne dis pas que le franc cfa est la seule raison du sous-développement de nos pays. Mais c’est l’une des plus importantes. Le franc cfa est un système de répression financière», déclare Guy Marius Sagna. Cet activiste de 39 ans est cofondateur du mouvement « France Dégage ». Sagna a été arrêté plus de 20 fois pour ses actions politiques contre le franc cfa. À l’instar de la journaliste Fanny Pigeaud, de l’économiste Ndongo Semba Sylla et de l’ancien ministre des finances de la Côte d’Ivoire le Prof. Mamadou Koulibaly, Sagna voit trois problèmes avec le franc cfa: premièrement, son passé colonial; deuxièmement sa parité fixe avec l’euro et troisièmement, sa surévaluation massive.

En effet, la question du franc cfa ne se résume pas seulement à l’indépendance des anciennes colonies ou à la continuité de l’influence politique française. Il s’agit surtout de la pertinence économique de l’utilisation de la monnaie. Peu de personnes sont mieux placées que Abdourahmane Sarr pour juger cela. Sarr a travaillé pour le Fonds monétaire international pendant dix ans et a été conseiller du Fmi auprès de la Banque centrale ouest-africaine de 2007 à 2009.

Le franc cfa freine le développement économique

D’un point de vue économique, il n’y a pas une seule raison de s’en tenir au franc cfa dans sa forme actuelle, affirme l’économiste: «Tous les économistes s’accordent sur le fait que le cfa doit être réformé. Premièrement, aucun pays du monde ne dispose de réserves dans un autre pays et deuxièmement, le cfa est trop fort car il est lié à l’euro et n’est donc pas adapté aux performances économiques de l’Afrique de l’ouest.»

Ce que signifie une monnaie trop forte pour la population, on le voit sur le marché de Dakar, où l’on trouve des vêtements européens de seconde main au lieu de vêtements africains. Le taux de change agit simultanément comme une subvention à l’importation et une taxe à l’exportation. L’économiste Ndongo Samba Sylla: «Si nous voulons nous développer et créer des emplois, nous ne devons pas seulement produire des matières premières, mais également investir dans la transformation. Mais cela est impossible avec le franc cfa.»

Selon lui, l’arrimage à l’euro crée non seulement une dynamique au sein de laquelle il est presque impossible de construire une industrie florissante, mais il signifie également que les pays de la zone cfa importent toujours plus qu’ils n’exportent : «Depuis les années 1960, nous n’avons jamais une balance commerciale extérieure équilibrée. Nous sommes toujours dans un déficit de commerce extérieur. En conséquence, nous sommes toujours dans une situation où nous nous endettons.» Et ces dettes doivent être servies. Chaque année, seulement pour payer les intérêts de la dette, les pays cfa doivent transférer des milliards vers l’Europe.

«L’Afrique a été appauvrie»

«On dit toujours que l’Afrique est pauvre. Ce n’est pas vrai. L’Afrique a été appauvrie», déclare Moona Ya. La jeune femme de 30 ans se voit comme faisant partie d’une nouvelle génération qui veut enfin se débarrasser de l’héritage colonial. Avec ses collègues de toute l’Afrique de l’ouest, la musicienne a enregistré une chanson de protestation. « Sept minutes contre le franc cfa ». Elle est convaincue que le moment est venu de changer.

Mais ce n’est pas seulement la France, mais également l’Europe qui en porte la responsabilité. En effet, depuis l’introduction de l’euro, le franc cfa n’est plus lié au franc français, mais à l’euro. En fait, ce changement signifie que depuis lors, chaque décision concernant l’euro prise à la BCE (Banque centrale européenne) à Francfort affecte directement 150 millions d’Africains qui n’ont été ni inclus, ni impliqués dans la décision.

Moona Ya: «On nous a toujours dit que nous ne pourrions pas nous gérer nous-mêmes parce que nous sommes noirs, parce que nous sommes africains. On nous a dit que la démocratie n’est pas pour l’Afrique, car les Africains sont comme ci ou comme ça. Mais c’est n’importe quoi! Bien sûr que nous pouvons gérer nous-mêmes et gérer notre argent.» De plus en plus de jeunes ne veulent plus accepter le système du franc cfa, affirment Moona Ya et ses collègues. Alors pourquoi le franc cfa n’est-il pas simplement aboli?

Le franc cfa n’est pas le seul coupable

Il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, un regard sur les pays voisins montre que l’abolition du franc cfa est n’est pas toujours une panacée. Exemple: la Guinée. Le pays a aboli la monnaie en 1960 et l’a remplacée par le franc guinéen. Néanmoins, sa situation économique est au moins aussi désastreuse que celle de la plupart des États cfa.

Il est vrai qu’après la réforme, la France a fait tout ce qui était en son pouvoir pour punir la Guinée d’avoir quitté l’Union monétaire. Ce qui n’était qu’une rumeur de longue date peut maintenant être prouvé historiquement: à l’époque, la France a imprimé de la fausse monnaie guinéenne, a inondé le pays avec, et plongé la monnaie dans une inflation catastrophique. L’expression flagrante des prétentions coloniales du gouvernement du chef de l’État français d’alors, Charles de Gaulle. Mais les problèmes économiques actuels de ce pays riche en ressources sont autres: la mauvaise gouvernance, la corruption et la braderie de ressources minières jouent depuis longtemps un rôle plus important en Guinée que l’ancien pouvoir colonial français.

Le Mali est un autre cas. Le pays a quitté le franc cfa après l’indépendance en 1960, puis s’est rallié en 1984. Il y a même des pays, comme la Guinée Bissau, qui n’ont jamais été colonisés par les Français et qui ont finalement décidé, de leur plein gré, de faire partie de l’union monétaire. Malgré toutes les critiques légitimes, le franc cfa a aussi un certain attrait: l’espace économique commun, des échanges plus faciles avec la zone euro et la stabilité de la monnaie sont des arguments puissants.

Les élites africaines en profitent

Mais il existe une autre raison pour laquelle le franc cfa continue d’exister, plus d’un demi-siècle après l’indépendance des anciennes colonies. Abdourahmane Sarr, économiste et ancien conseiller du Fmi: «On pourrait réformer le franc cfa demain. Les chefs d’Etat pourraient se réunir et décider de rapatrier les réserves de France. Le problème est que nous n’avons pas le bon leadership politique. L’élite profite de la surévaluation du cfa. Ces personnes ne sont pas intéressées par un changement du système qui les a enrichies. Je ne vois personne tenir une arme sur la tête de quelqu’un ici. Nos politiciens agissent de leur plein gré.»

Plusieurs présidents français ont en effet, par le passé, fait part à différentes reprises de leur ouverture aux réformes du franc cfa. Dans un discours prononcé devant les étudiants de l’université de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, en novembre 2017, le président Emmanuel Macron a déclaré : «Personne ne force les États à être membres du franc cfa. Si votre président décide demain de quitter l’Union, le Burkina Faso sera hors de la monnaie demain. Les pays africains membres du franc cfa sont les maîtres de leur propre destin. La décision dépend entièrement d’eux.»

Continuité coloniale et corruption

Parce qu’il a eu une expérience différente, l’ancien ministre des finances Koulibaly réagit de façon sceptique à ces annonces: «J’ai moi-même rejeté publiquement le franc cfa en 2000 en tant que ministre des finances et annoncé le retrait de la Côte d’Ivoire. Mais le président français Jacques Chirac a ensuite appelé tous les présidents africains et fait pression afin que le général Robert Guei, alors chef de la junte militaire au pouvoir en Côte d’Ivoire, me mette à la porte du gouvernement. Finalement, j’ai été forcé de quitter le ministère des finances et poussé vers le poste de président de l’Assemblée nationale.»

Cette histoire s’inscrit dans une longue série d’interventions politiques similaires de la France dans ses anciennes colonies: tentatives secrètes de coup d’Etat, assassinats et chantage politique. Si ne serait-ce que la moitié des faits est avérée, ces manœuvres louches n’ont rien à envier à celles des États-Unis en Amérique latine et dans certaines régions du Moyen-Orient. C’est ce mélange de continuité coloniale et d’exploitation économique, d’une part, et de corruption, de mauvaise gouvernance et de braderie des matières premières par les élites locales, d’autre part, qui sont à la base de la pauvreté des anciennes colonies françaises.

L’ancien ministre des finances, M. Koulibaly, est convaincu: «Tant qu’elle soutiendra la politique de la France dans la zone cfa, l’Europe devra également supporter les conséquences de cette politique. Et vous devrez vivre avec l’arrivée massive de migrants en provenance de la région francophone d’Afrique.»

Copyright: La reproduction de cet article est autorisée en mentionnant l’auteur (Benjamin Moscovici / Deutschlandfunk) et la traductrice (Nathalie Yamb / LIDER). 

Article original Der Westafrikanische Franc : Frankreich und der unsichtbare Kolonialismus

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