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Les interviews

Uploadé le 26, mars 2015 | by LIDER News

Koulibaly: « Avec Ouattara, la croissance gonfle, mais pas la richesse des populations »

Deuxième partie de l’interview du président de LIDER

Interview par Akwaba Saint-Claire et Benoît Hili  | Le Nouveau Réveil | 26 mars 2015


Tous les Ivoiriens s’accordent à dire que le président de la République fait un bon travail à la tête de l’Etat, que les chantiers poussent un peu partout dans le pays, que le pays réalise de belles performances sur le plan économique, que les investisseurs reviennent. Est-ce que vous partagez ce sentiment ?

C’est curieux parce que là où moi je passe, je rencontre des Ivoiriens qui me disent tous qu’ils ne savent pas dans quel pays ils vivent. Le monsieur est venu, il nous a dit qu’il allait créer un million d’emplois au cours de son mandat, et on ne voit rien venir. Il a dit qu’il allait créer des industries, on ne voit rien arriver. Il a dit qu’il allait créer des commerces, on voit plutôt des bulldozers casser nos commerces en bordure de route, sans nous donner d’alternative. Il a dit qu’il allait désarmer, on le voit plutôt ramasser ses miliciens et les placer à la douane et dans l’armée, la police et la gendarmerie. Il a dit qu’il allait faire des soins gratuits dans les hôpitaux, on voit plutôt qu’à la porte des hôpitaux, il faut payer, sinon on te laisse mourir. Il a dit qu’il allait créer cinq universités, on voit plutôt des étudiants et des enseignants en grève. Il a dit qu’il allait faire la réconciliation dans le pays, on ne voit pas de réconciliation. Moi, je suis étonné. Peut-être qu’on ne parle pas de la même Côte d’Ivoire. Le NDI a commandé une enquête sur l’ensemble du pays, intérieur et Abidjan. Il a établi clairement que la Côte d’Ivoire, aujourd’hui, en début d’année 2015, est exactement dans le même type de configuration que la Côte d’Ivoire en 2010, au moment où on préparait les élections. C’est curieux, il n’y a plus de rébellion, le pays n’est plus divisé, et pourtant le coût de la vie est élevé, il n’y a pas de réconciliation, les gens ont toujours peur de l’insécurité. Les pro-Ouattara qui disent que tout va bien : c’est le même discours qu’en 2010, à l’envers. A l’époque, les adversaires de Ouattara disaient aussi que tout va bien. Aujourd’hui, ils disent que tout va mal. Le pays est divisé. Ouattara avait une mission de réconciliation et il ne l’a pas faite.

C’est quand même étonnant. Un forum international vient de se tenir sur l’émergence à Abidjan. Je pense que les discours qu’on a entendus de la part de certaines institutions internationales sont plus que flatteurs à l’endroit du régime, cité comme le bon exemple en Afrique subsaharienne, dans ce renouveau de l’Afrique.

Vous l’avez dit vous-même, ce sont des discours flatteurs. J’espère que personne n’est dupe. Nos aéroports sont pleins, les hôtels également. Mais tous ces visiteurs viennent constituer des dossiers en prévision d’investissements qui demeurent hypothétiques. Et si vous regardez les statistiques, vous verrez que les hôtels aujourd’hui, se retrouvent à un niveau que la Côte d’Ivoire avait déjà connu. Ça s’appelle du rattrapage. Nous étions tombés dans un creux et puis nous remontons pour retrouver notre niveau initial.

C’est quand même un mérite.

Non, c’est du rattrapage. Ouattara n’apporte rien de nouveau.

Au moins, on ne s’enfonce pas.

On ne s’enfonce pas grâce à ce que le président Alassane Dramane Ouattara sait faire : la communication. La communauté financière internationale ne peut qu’être contente. Chaque mois, nous payons sa dette. Ce qui était difficile à l’époque. Car, même si nous payions sa dette, nous ne faisions pas de communication là-dessus. Il faut savoir que pour arriver au Ppte, il a fallu remplir des conditions. Et ces conditions ont été remplies alors que Ouattara n’était pas encore président de la République. Lorsqu’il s’installait, les gens avaient annulé une grande partie de notre dette, qui était tombée à un peu plus de 6.176 milliards de fcfa.

C’est pendant le mandat du président qu’on a obtenu le Ppte.

Oui, c’est en 2012 qu’on a eu le Ppte, mais les points d’achèvement avaient été acquis longtemps avant.

Il y a aussi le critère de la bonne gouvernance…

Non. Ouattara a reçu le Ppte comme cadeau d’arrivée. Vous vous souvenez que les accords sur le troisième pont ont été réactivés alors qu’il était au Golf. C’est vraiment de l’appui qu’on lui a donné. Ce n’est pas mauvais. Le fait est que quand il arrivait, la dette globale de la Côte d’Ivoire, après annulation partielle, était tombée à 6.176 milliards de fcfa en fin 2012. Aujourd’hui, à force de succès, comme vous l’appelez, on est exactement, en fin 2014, à 7.804 milliards de fcfa de dette, soit exactement le niveau que nous avions lorsque nous courrions après le Ppte. Vous vous rendez compte ?  Cela veut dire qu’il n’a pas été capable de nous faire produire davantage pour financer notre économie. Il nous laisse dormir sur nos lauriers, va chercher l’épargne des autres pour venir financer les infrastructures. Cela gonfle la croissance mais pas la richesse des populations.

Les autorités vous diront que c’est une dette maîtrisée.

J’entends cela. La dette maîtrisée, cela signifie que, selon les critères de l’Uemoa, le taux de l’endettement sur le Pib doit rester en dessous de 70%. Avec l’annulation, on est tombé à environ 30%. Aujourd’hui, on est remonté vers les 40%, donc on a une marge. Mais économiquement, cela n’a aucun sens ! Dire que la dette sur le Pib est un bon critère, cela veut dire que vous êtes dans votre village, vous vous endettez, vous prenez partout des crédits, vous financez votre maison, vous mettez l’électricité chez vous, vous vous achetez une voiture. Tout le monde vous dit : «Faites attention, est-ce que vous pourrez rembourser tout cela ?» Et vous répondez : «Vous pouvez penser que ma dette est élevée par rapport à ma fortune personnelle, mais quand on regarde la richesse de tout le village, ce que je prends comme crédit n’est rien du tout.» C’est ce que Ouattara fait : sur un budget 2014 de plus de 4.242 milliards de fcfa, le président de la République a eu 1.425 milliards de dette. Ce sont 34% du budget qui sont venus de la dette.

A vous entendre, on a l’impression que chez vous, la dette est fléau. Or tous les pays ont recours à la dette, y compris les Etats-Unis d’Amérique.

Les Etats-Unis ? Parlons-en. C’est un très bon exemple. La dette des Etats-Unis fait souffrir le reste du monde, mais pas les Américains, parce qu’elle est exprimée en dollar et que le dollar, c’est la monnaie de tout le monde. Prenez la Grèce, la Côte d’Ivoire, l’Italie et même la France : pour ces pays, la dette est un fardeau. La Grèce est à 170% du Pib. Comme vous dites que la dette sur le Pib, ce n’est rien, posez la question à Angela Merkel, elle vous dira ce qu’elle en pense. Le Japon a un fort taux de dette, mais ce sont  essentiellement des dettes intérieures. Ce sont des citoyens du pays qui financent l’Etat avec leur argent. Ce ne sont pas des bailleurs de fonds extérieurs. C’est la première différence. La seconde, c’est que ces pays remboursent leurs dettes. Chez nous, le stock s’accumule, qu’il s’agisse de la dette extérieur ou intérieure. Et le gouvernement s’est bien s’endetté. Lorsque nous sommes en mars, que Ouattara sait que fin avril, il va avoir à payer des coupons des échéances de certaines dettes, il calcule. S’il sait qu’il va avoir à payer 200 milliards de dettes, il lance un emprunt obligataire début avril. Il collecte 300 milliards, il prend 200 milliards pour rembourser la dette extérieure, donne un peu pour la dette intérieure, et met le reste dans le budget. Les financiers internationaux ne peuvent qu’être contents : le type paie leur dette ! Ils ne demandent pas midi à 14 heures. Interrogez plutôt les entrepreneurs ou investisseurs locaux. Ouattara a multiplié les impôts. Demandez aux Pme et Pmi, les gens ont reçu pas moins de sept nouvelles taxes. Il faut qu’ils payent pour supporter le niveau de vie de l’Etat. Ces entrepreneurs se demandent comment ils vont fonctionner. Ils ne peuvent pas recruter les jeunes. Et ces jeunes sont assis, ils attendent.

Nous sommes d’accord que sur ce sujet, il nous faudrait une autre interview. Je voudrais vous interpeller sur une de vos déclarations dans laquelle vous avez demandé la suppression des allocations viagères. On a tôt fait de constater que vous aussi, vous être bénéficiaire de ces pensions, à hauteur de plus 6 millions nous dit-on. Comment, alors que vous percevez votre pension, vous demandez de supprimer les rentes viagères ?

La rente viagère, c’est un paquet qui est offert aux anciens présidents de la république et d’institutions et aux anciens ministres. Il n’y a pas que l’argent, elle est accompagnée de la sécurité, de véhicule, d’un secrétariat, de chargé de mission, du personnel domestique, d’un chauffeur, du passeport diplomatique et de privilèges protocolaires et de logement pour l’ancien président de la République. C’est un ensemble que la loi a défini. Ce que je constate, c’est que Ouattara décide que, pour moi Koulibaly, il va donner la partie financière, qu’il va commencer à la payer au moment qui lui conviendra, par exemple en octobre 2012.  Ce qui s’est passé avant cette date ne compte pas. Et quand on me paie, on dit : «Prends déjà ça et avance, en attendant la régularisation». Et cela dure depuis deux ans. Pourquoi cela dure depuis deux ans ? Est-ce que Koulibaly n’a pas droit à un véhicule, en tant qu’ancien président d’Institution ? N’a-t-il pas droit à une sécurité, un garde du corps, un chauffeur ? Pourquoi est-ce à moi que l’on décide de donner juste un peu ? D’où ma réaction. Quand je vois qu’avec le «un peu» qu’on me donne, je ne suis pas mort, que j’ai survécu, cela veut dire qu’à la limite, nous pouvons survivre sans cela, les anciens présidents d’institutions, anciens ministres et anciens présidents de la République. Je me dis qu’à la limite, on pourrait économiser de l’argent du contribuable en supprimant cette rente viagère pour tous les bénéficiaires, afin  d’éviter que ceux qui sont au pouvoir en fassent un instrument de chantage. C’est le sens de mon raisonnement. Figurez-vous que le gouvernement établit que mon mandat de président de l’Assemblée nationale s’est achevé en octobre 2005. C’est un papier officiel signé par le secrétariat général du gouvernement qui le dit. L’Assemblée me signe un papier pour dire que j’ai été président de l’Assemblée nationale jusqu’en 2010. J’ai poursuivi le gouvernement ivoirien en justice pour qu’on me dise dans quel Etat nous sommes. Car je trouve incorrect, cet esprit d’utiliser l’administration publique pour se venger. Alors, je me dis : peut-être que, tout compte fait, on pourrait ne pas en avoir besoin.

C’est donc plus par frustration que par choix idéologique ?

Le choix idéologique vient à travers le constat. Si on est d’accord qu’on entretient des gens et qu’on constate qu’ils peuvent se débrouiller seuls, alors pourquoi les entretenir ? Voilà la question que je pose, en tant que citoyen. Quand je dis cela, on m’appelle et on me dit : «Ton dossier, il est où ? On ne le voit pas ici.» Je réponds : «Si vous ne le voyez pas, alors sur quelle base, vous avez commencé à payer ?» On me rétorque : «Il faut peut-être reconstituer un nouveau dossier». Le dossier a été reconstitué pour Kouadio-Ahoussou Jeannot (Ndlr, premier ministre, actuellement ministre d’Etat), il est monté au cabinet de Ouattara et il est resté bloqué.  Chacun devient toujours ancien de quelque chose. Tant qu’il y a la vie, il faut faire attention. Sinon, quand ceux qui sont plus jeunes arriveront au pouvoir, peut-être qu’ils décideront que notre génération a semé tellement de troubles qu’elle ne mérite même pas de rente viagère. Ils pourraient supprimer la rente viagère. Ce qui ne serait pas mauvais, tout compte fait. Mon cas prouve déjà qu’on peut se débrouiller sans.

Lire la 1ère partie en cliquant ici:  http://lider-ci.org/mamadou-koulibaly-tant-que-ouattara-ne-reculera-pas-nous-serons-dehors/

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